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Mahyeuc Yves et la réforme des maisons religieuses.

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CHAPITRE VIII - RÉFORME DES MAISONS RELIGIEUSES.

Les XVème et XVIème siècles amenèrent la décadence des grands ordres monastiques. Que des évêques comme Yves Mahyeuc aient essayé, suivant leurs moyens, d'arrêter le mal, on n'en peut douter ; mais leurs efforts ne furent pas toujours couronnés de succès.

En 1520, le couvent des Dominicains de Rennes, « pour un malheur qu'il ne faut pas dire » [Note : REICHAC DE SAINTE-MARIE, op. cit.] (on a si bien gardé le silence que nous ignorons ce malheur), se relâcha dans l'observation intégrale de la règle. Yves Mahyeuc en souffrit. Mais pour se fortifier dans l'amour de la sainte observance et pour mener autant que possible la vie régulière, il fit venir en son manoir des religieux dominicains, éminents par leur savoir et leur piété ; il leur confia différents ministères dans le diocèse. On connaît les noms de ces religieux : Alain Burtequi, prédicateur général ; Guillaume Louexart. Raoul de Danno, Guy Chapelaix, confesseur de l'évêque ; Guillaume Supremus et Jean de La Tour, ces deux derniers pénitenciers.

Le diocèse de Rennes comptait quatre grandes abbayes : deux monastères d'hommes, Saint-Melaine à Rennes et Saint-Pierre de Rillé à Fougères, et deux monastères de femmes, Saint-Georges à Rennes et Saint-Sulpice-des-Bois.

Saint-Melaine tomba en commende sous l'épiscopat d'Yves Mahyeuc. Déjà, depuis près de cent ans, les abbés n'y résidaient guère. En 1508, Robert Guibé, dont nous avons parlé, vivait à Rome, où il mourut en 1513 ; Laurent Pucci, un Italien que nous avons déjà rencontré ; Noël du Margat, né à Caulnes, près de Dinan, familier du cardinal Laurent Pucci, eut le mérite de relever le monastère de ses ruines matérielles, répara l'église et certaines parties des bâtiments (+ 1525). François Chauveau, neveu de Noël du Margat, mort en 1532, fut le dernier abbé régulier de Saint-Melaine. Après, nous voyons les abbés commendataires. Le premier, René Boursault de Montejean, protonotaire apostolique, doyen de Candé en Anjou, aumônier de François Ier, était également abbé commendataire de Pontrond. Il faudra attendre la réforme mauriste du XVIIème siècle pour donner à l'antique abbaye de Saint-Melaine un renouveau de vie régulière et de ferveur.

L'abbaye de Saint-Pierre de Rillé était aussi tombée en commende dès 1496. Un Italien, Raphaël de La Cerva, y figure en qualité d'abbé, puis l'abbaye passe à Maurice Le Bigot, protonotaire apostolique (+ 1537) et à son neveu Jean Le Bigot (+ 1544).

L'abbaye des femmes de Saint-Sulpice-la-Forêt avait été fondée au XIIème siècle par un pieux ermite, Raoul de La Fustaye, disciple du bienheureux Robert d'Arbrissel. Il donna au nouveau monastère les règles que Robert d'Arbrissel avait faites pour Fontevrault.

Lorsque Yves Mahyeuc devint évêque de Rennes, le monastère de Saint-Sulpice était sous la direction de l'abbesse Andrée de Belloneau qui semble avoir fait quelques heureux essais de réforme. Toutefois, la situation matérielle du monastère paraît avoir été assez misérable.

En 1513, les religieuses ne pouvaient obtenir du bois de la forêt de Rennes pour se chauffer, et leur monastère, ébranlé par la vétusté et les tempêtes, réclamait d'importantes réparations.

François Ier leur accorda l'autorisation de prendre du bois; et, chaque année, quelques jours avant la fête des saints Innocents, tout le personnel de l'abbaye se transportait dans la forêt de Rennes et ramenait du bois sur des charrettes.

Andrée de Belloneau résigna sa charge en faveur de sa nièce Alizon de Pontbellanger (1526). Celle-ci s'occupa sérieusement de la réforme de son monastère, et Yves Mahyeuc ne put que l'encourager. Pour prévenir des abus ou faire disparaître ceux qui existaient, elle défendit aux moniales de sortir de l'enclos sans sa permission et de faire entrer des séculiers dans l'abbaye, après l'heure des Complies, sans raison grave ou sans une permission spéciale.

Mais la situation matérielle de l'abbaye n'allait pas en s'améliorant, et l'on sait que c'est souvent là une cause de mauvais esprit et de relâchement. En 1536, Guy Satin, procureur du roi, inspecta la forêt de Rennes [Note : La forêt de Rennes, propriété des ducs de Bretagne, était passée au domaine royal par suite de l'union de la Bretagne à la France], il trouva qu'il y avait trop de bois coupé et interdit pour cinquante ans de nouvelles coupes. Alizon de Pontbellanger trembla pour elle et ses Sœurs. Vivre sans feu, prier sans avoir du feu pendant l'hiver lui paraissait au-dessus des forces humaines. Elle essaya de fléchir le procureur, lui représentant qu'elle priait chaque jour pour le roi et pour les gens du pays. Celui-ci lui répondit brutalement « qu'elle pratiquera la perfection en observant les ordonnances destinées à protéger les forêts ». C'était un nouveau point ajouté à la règle, et Alizon de Pontbellanger n'avait pas fait vœu de mourir de froid. Elle menaça de quitter l'abbaye.

Heureusement pour l'abbaye, l'interdit fut levé, mais en 1542 seulement. Deux ans plus tard, en 1544, Pierre d'Argentré fut chargé de faire une enquête sur la situation matérielle et morale de l'abbaye. Au cours de cette enquête, Alizon de Pontbellanger montra aux visiteurs l'état caduc des bâtiments claustraux. Les revenus du monastère ne pouvaient suffire aux réparations, grevés qu'ils étaient par les « décimes et les dépenses extraordinaires ».

Le monastère comptait alors trente-cinq religieuses, toutes obéissantes, dit l'abbesse, sauf trois qui vivaient dans des prieurés, en dépit des réclamations. Quant aux prieures qui se trouvaient à la tête des filiales de l'abbaye, elles étaient également obéissantes, mais elles jouissaient de leurs revenus sans en donner à la maison mère. Les religieux condonats en taisaient autant ; ils n'aimaient guère à résider à Saint-Sulpice et préféraient la vie dans leurs prieurés.

Le seigneur de Betton, Georges de Saint-Gilles, membre de la Commission, attesta que les religieuses étaient exemptes de tout reproche. Cependant, d'après le rapport de Pierre d'Argentré, il ne semble pas qu'elles gardaient la clôture. D'autre part l'abbaye ne possédait pas d'hôtellerie, et comme dans cette bourgade il n'y avait aucun local pour recevoir convenablement les étrangers, lorsque les parents des moniales venaient pour des prises d'habit, on les logeait à l'abbaye dans une chambre très séparée, et le lendemain ils étaient invités à déguerpir [Note : D'après l'abbé ANGER, Bulletin de la Société d'Archéologie, t. I et V, 1915-1917].

La dignité abbatiale resta dans la même famille jusqu'en 1609, date de ia véritable réforme du monastère par Marguerite d'Angennes, qui « répara Saint-Sulpice en pierres vives et mortes » [Note : Albert La GRAND].

Au début du XVIème siècle, l'abbaye Saint-Georges présentait une situation lamentable. On sait la place importante occupée dans l'histoire de Bretagne par cette célèbre abbaye fondée aux portes de Rennes, en 1032, par Alain III, duc de Bretagne, en faveur de sa sœur Adèle, désireuse de vivre la Règle de saint Benoît. On n'acceptait dans son enceinte que des filles de haut lignage. Huit prieurés, sans parler des églises et des chapelles, vivaient sous la dépendance des abbesses.

Certaines abbesses n'avaient pas une petite opinion de leur importance. Bien des fois, on a évoqué le souvenir de cette Perrine du Feu [Note : Elle était la nièce de Guillaume Brillet, évêque de Rennes] (1431-1461) qui disputa à l'abbé de Saint-Melaine la préséance dans les cérémonies publiques. Il fallut l'autorité du pape, sollicitée par le duc de Bretagne, pour mettre l'abbesse de Saint-Georges à la raison. Nicolas V décida que « l'abbé de Saint-Melaine, pour l'honneur et privilège de la dignité sacerdotale, aura toute prééminence et prérogative avant l'abbesse de Saint-Georges, sauf au dit abbé, par honneur et courtoisie, quand bon lui semblera, à déférer l'honneur à la dite abbesse, laquelle par humilité le lui referra » [Note : Pouillé historique, t. II, p. 264].

Après cette histoire qui illustre la prétention d'une abbesse de Saint-Georges, l'esprit d'indépendance et d'ambition envahit l'abbaye. Pourtant le pape Nicolas V (1453) avait rappelé aux moniales l'observation de la règle, la modestie monastique, la décence, les avait blâmées de se mêler aux hommes, « au risque d'offenser Celui à qui sont vouées leur virginité et leur vie tout entière ».

Olive de Quelen, abbesse de 1474 à 1485, fut obligée d'avoir recours à l'autorité ecclésiastique pour faire rentrer ses filles dans l'obéissance. François II sollicita du pape Sixte IV une bulle condamnant les abus introduits, en particulier la violation de la clôture. Hommes et femmes se permettaient d'entrer dans le monastère, allaient visiter les religieuses dans leurs cellules. On y mangeait, on y buvait. Les religieuses, à leur tour, rendaient les visites et menaient une vie mondaine. En un mot, c'était l'anarchie et les revenus de l'abbaye étaient dilapidés. La guerre que soutint la Bretagne contre la France acheva la décadence.

Il fallut prendre et employer à fortifier la ville une partie considérable des domaines et héritages propres au monastère de Saint-Georges, faire abattre, démolir les maisons, détruire des bois et des vignes, des murailles. Le monastère fut ainsi privé de beaucoup de revenus. « Anne de Bretagne assure avoir pris d'elles, croix, crosses, calices, vaisselles d'argent à grande valeur et estimacion, quelles sommes d'or et d'argent monayé et à monayer ». La duchesse évalue « à 1.500 sous d'or la somme qu'elle doit et qu'elle a employée à soutenir généralement et universellement par tout son duché la guerre contre ses ennemis et adversaires, les Français, pour résister à leur mauvaise et damnable querelle ».

En compensation, elle donna aux moniales de Saint-Georges plusieurs fiefs s'étendant sur la ville et sur le territoire des paroisses de Chantepie, de Janzé et de Fougères. Elle y ajouta la pleine jouissance d'un moulin « situé sur le bout des ponts de Cesson » [Note : D'autres causes d'ordre matériel également étaient venues troubler les moniales au cours du XVème siècle. Les bourgeois de Rennes s'étalent arrogé le droit de construire des maisons sur le terrain de l'abbaye, au bord de la Vilaine. D'où discussions interminables].

L'abbesse Françoise d'Espinay [Note : Elle avait restauré l'église abbatiale], nièce de Jacques d'Espinay, évêque de Rennes, avait tenté une réforme, mais à sa mort, en 1520, l'anarchie s'accentua. Trois abbesses : Roberte Busson et Perrette d'Espinay, nièces de la précédente, Isabeau Hauron, nièce du cardinal Guibé, moururent en l'espace de trois ans. Isabeau Hamon avait été choisie par François Ier, sur la demande d'Yves Mahyeuc, pour procéder à la réforme du couvent, mais elle n'en eut pas le temps et les religieuses étaient retournées à leurs anciens errements.

En mourant, Isabeau Hamon avait résigné sa charge en faveur de Christine Toutain, d'origine normande, religieuse bénédictine de Chelles. Nommée par le roi, maintenue grâce à lui et à la reine Claude, fille d'Anne de Bretagne, elle fut soutenue par Yves Mahyeuc, désireux avant tout de voir le monastère revenir à des observances plus austères. Sous le court abbatiat d'Isabeau Hamon, des religieuses vinrent de différents monastères pour soutenir la réforme, mais il restait un noyau d'anciennes religieuses suffisant pour faire échec à l'œuvre entreprise. Celles-ci élurent au mois d'octobre 1523 une autre abbesse, Marie de Kermeno, grande prieure de Saint-Georges, opposée à tout changement. Un procès fut entrepris devant l'archevêché de Tours, l'élection de Marie de Kermeno fut déclarée canonique et légitime (4 décembre 1523), malgré l'opposition d'Yves Mahyeuc. La Curie romaine elle-même donna gain de cause à Marie de Kermeno, qui reçut ses bulles le 24 décembre 1523 et qui prit possession de l'abbaye le 13 février 1524.

Yves Mahyeuc ne se tint pas pour battu. La Cour de Rennes prononça une sentence contre Marie de Kermeno, et Alain Marec, sénéchal de Rennes, procéda à son expulsion. Marie de Kermeno se retira au prieuré du Feu (Faou ou Fou) [Note : Ce prieuré avait été fondé par un pieux ermite, Haton, qui y vivait au XIIème siècle], situé dans la vallée du Chevré en Liffré.

Christine Toutain défendit ses droits en Cour de Rome.

En fin de compte, à Rome, on reconnut la légitimité de ses droits contre Marie de Kermeno et contre une autre moniale, Jehanne Doré, qui s'était fait élire par les opposées à toute réforme.

Mais tout n'était pas encore rentré dans l'ordre. Christine Toutain, après avoir lutté deux ans contre l'esprit d'insubordination des religieuses, résigna sa charge et fut nommée grande prieure (+ 1556). Une nouvelle abbesse, venue de Fontevrault, Jeanne de La Primaudaye, prit possession de sa charge en 1526 avec l'appui d'Yves Mahyeuc. Elle fit solennellement enregistrer et publier les bulles de Clément VII qui la nommaient abbesse de Saint-Georges. Elle gouverna huit ans et se retira à Fontevrault (1534).

Marie de Kermeno n'avait jamais renoncé à ses droits ; mais, instruite par les épreuves, éclairée par la réflexion, « elle admit le principe de la réforme et en adopta l'esprit. Elle avait pu se faire illusion et prendre pour de la fermeté de caractère une pente à la rébellion, un amour de l'indépendance qui voilait un attachement sincère à d'anciennes coutumes. La sagesse et la haute raison d'Yves Mahyeuc contribuèrent à la faire se soumettre aux directives de l'Eglise ». Des lettres patentes de François Ier (20 janvier 1535) la mirent en possession de son abbaye, au grand contentement de toutes les religieuses, qui toutes assistèrent à sa bénédiction faite par Yves Mahyeuc le 22 mars 1535. Elle mourut paisiblement en 1557, après avoir résigné en faveur de sa nièce Jeanne de Kermeno [Note : Un ancien livre d'heures, couvert d'une curieuse enluminure. donne le portrait de Marie de Kermeno agenouillée devant le Christ qui bénit de la main droite].

Yves Mahyeuc était arrivé à ses fins, la réforme s'était implantée dans le monastère. Nous en avons la preuve par la donation suivante :

En 1536, Jehan Le Large, chapelain du Crucifix, « céda aux daines religieuses trop étroitement logées depuis l'observance de la clôture, certains logis et jardins dépendant de la chapelainie ».

« Comme pui vingt ans, par decret et ordonnance, tant de notre Saint Père le Pape que du Roy, nostre sire, père et légitime usufructuaire et administrateur de Mgr le Dauphin, aict esté mise et assise réformation au couvent et monastère de Sainet-Georges, quelle réformation y aict esté dempuix entretenue et gardée, et les abbesses et religieuses y tenir et garder closture, sans aucunement en yssir, ce qu'elles ont, aydant Notre-Seigneur, délibéré perpétuellement faire ; quelle chose tourne et cédera, en ladvenir, en grand honneur et service de Jésus-Christ profilt et augmentation de son Eglize ; toutefois, à l'occasion que le dict couvent, monastère et circuit de la dicte closture estoit et est petite, anguste et etroicte actendu le grand nombre de religieuses servant nuyt et jour à N. S. qui sont en si grand nombre qu'elles sont contrainctes de demeurer troys, quatre, et auchunes foiz jusques à cinq, en une bien petite chambrette, n'ont commodité de déport qu'elles puissent retirer les malades, dont il peut advenir grand inconvénient aux dictes religieuses ... » [Note : Bulletin de la Société d'Archéologie, n° 10. p, 236].

Le Registre des Délibérations du Chapitre de Rennes rapporte que le 11 juin 1528, « le R. P. Yves Mahyeuc, entouré des Seigneurs, Chantre, Scolastique et Chanoines, reçut les excuses de la dame Abbesse de Saint-Georges, présentées par le Sénéchal, Messire le Duc, parce qu'elle n'assistait pas à la procession du Sacre avec ses religieuses ». Preuve que la clôture était vraiment observée et qu'on n'y dérogeait même pas pour la procession du Saint Sacrement [Note : Au cours de cette procession un déposait le Saint Sacrement quelques instants dans l'église abbatiale]. Chaque année, l'abbesse renouvelait ses excuses à la même occasion. La réforme avait été sérieuse et Yves Mahyeuc dut s'en réjouir dans son âme de religieux et d'évêque.

(Abbé Henri Poisson).

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